lundi 20 novembre 2017


Les nœuds


 (Heugueville-sur-Sienne, Manche) 

Il en connaissait des noeuds, Jean. Enfant, quand il gardait les moutons sur le marais, il passait ses journées à nouer des bouts de ficelle. Le noeud de Trilène, le noeud de Licou, le Tourniquet Espagnol, le noeud de Cul de Porc, le noeud de Brigand, le noeud de Touline, le noeud de Chaise, l’Élingue de Bidon… Son préféré c’était le noeud de Gabier de Zeppelin, un noeud pour joindre deux cordages, le premier qu’il a appris à son fils, puis à son petit fils.
Maintenant, il n’a plus de moutons à surveiller, personne n’a repris la ferme, ses enfants sont en ville et il ne s’y retrouve plus avec ses noeuds. Le seul qu’il sache faire sans hésiter c’est le noeud de pendu.

dimanche 19 novembre 2017


Miniatures éphémères
La beauté du désastre


Saisi par sa beauté, il ne réalisa qu’au dernier instant l’ampleur du désastre.


(Argiope Frelon, Balloy, Seine et Marne, 24 août)

samedi 18 novembre 2017


Un coup de dés...


(Mazères-sur-Salat, 18 juin 2016)

Igor n’a plus rien à dire ce soir, la roue des histoires a cessé de tourner. Il a tiré les rideaux et s’est couché tout habillé, comme il le faisait enfant pour être prêt avant tout le monde au petit matin. Entre tout ce qu’il répète et ce qu’il n’arrive pas à dire, il y a tout ce qu’il ignore. Demain à la première heure il reprend la route. Il a ouvert une carte, a lancé un dé. Il ira là où le dé s’est arrêté et y restera autant de jours qu’inscrits sur la face.

vendredi 17 novembre 2017


El Faro


(Cap du Figuier, Fontarrabie, Espagne, 1er novembre)

Rick tangue, à contre temps, un air de déjà vu dans la tête.
Il était arrivé seul au Cap du Figuier, il avait marché depuis l’hôtel, le Parador de Fontarrabie, profitant de cette belle journée d’automne. Sur le port, il avait échangé quelques mots avec des pêcheurs. Il parlait mal l’espagnol mais en aimait la musique, plus que ça cette langue lui provoquait un léger trouble dont il ignorait l’origine. Il se sentait bien, c’était une journée de relâche, la tournée avec son trio avait bien débuté et il était amoureux d’une contrebassiste qui devait les rejoindre à Bilbao. Ils s’était rencontrés dans l’escalier de l’immeuble de son ostéopathe. Elle montait avec sa contrebasse sur le dos, elle semblait toute petite sous l’instrument, il descendait, il avait du se plaquer contre le mur, elle avait dit « merci », il avait répondu  « je vous en prie madame Tortue », elle avait ri, et voilà.
Du port, il était monté jusqu’au cap d’un pas rapide. Il était en pleine forme, l’amour, sans doute.
Puis il avait emprunté le sentier des douaniers qui longe la côte. Il connaissait cet endroit, les couchers de soleil y sont splendides. Là, il avait pensé à son père, décédé depuis quelques mois.  Son visage lui apparaissait comme s’il était là, pas loin, apaisé, il était là et toute animosité ou incompréhension semblait avoir disparu. Oui, c’était une belle journée.
Le chemin descendait puis montait de crique en crique, Rick courait presque. La mer était calme, silencieuse, ce qui est rare sur cette côte habituée aux vagues. Au fond d’une crique il vit un homme qui empilait des pierres en équilibre. Il l’observa un long moment, immobile, ne voulant pas troubler sa concentration. C’est l’homme qui engagea la conversation. Il s’appelait Madison, Il avait une cinquantaine d’années, portait dreadlocks et barbe grisonnante, vivait au Nicaragua, voyageait beaucoup, pour le surf et les pierres. Pour gagner sa vie il lisait l’avenir, il tirait les cartes. Les deux hommes sympathisèrent immédiatement. Rick aussi était surfer à ses heures, même s’il était à soixante ans moins endurant. Son manager s’évertuait à mettre dans les contrats une clause sur les sports à risque que Rick n’avait jamais respectée. Le surf n’est pas un sport à risque lui disait-il, c’est un art de vivre.
Rick et Madison firent le chemin du retour ensemble. Il s’arrêtèrent boire un verre au bar El Faro. le bar était plein. Il parlèrent des tarots, Rick s’y était intéressé dans sa jeunesse, il avait assisté à des rencontres au quartier latin à Paris avec Alexandro Jodorowsky, maître de tarots. Souvent on lui avait tiré les cartes, lui même s’y était essayé sans grand succès. Les cartes l’avait parfois rassuré dans ses jeunes années. Madison lui proposa un tirage. Rick refusa, ce n’était plus l’avenir qui l’intéressait, il savait que de toute façon il mourrait et  sans doute dans pas si longtemps. Il avait 60 ans, 60 plus 20 ça fait 80, 10 de plus et c’était l’âge de son père et 20 c’est pas beaucoup par rapport à 60. Alors fallait surtout profiter. Par contre le passé l’intéressait de plus en plus, l’avant dont il percevait parfois des traces, ce qui parfois guidait sa musique et venait manifestement de bien plus loin que son enfance. Madison, lui son boulot c’était l’avenir, le passé aucun intérêt, il ne pouvait rien pour Rick. Les deux hommes se séparèrent en riant, passablement ivres. Madison trouva en la patronne du bar une proie parfaite pour ses exploits de voyant. Rick regagna son hôtel en titubant.
Le voilà qui tangue dans les rues étroites de Fontarrabie. Oui, il y a des trucs qu’il aimerait bien comprendre: pourquoi il aime tant boire du vin rouge en Espagne, pourquoi ces voix rauques le bouleversent… Une vie antérieur peut-être?

jeudi 16 novembre 2017


En compagnie de J.M.G. le Clézio


(Lac de Charpal, Lozère, 26 juillet)

Il  y avait un lac, des montagnes, un vieux couple qui dormait dans une 4L fourgonnette aménagée.
C’était aux environs de Gap, dans les Alpes. J’avais moi aussi une 4L fourgonnette, rouge, chargée du décor d’un spectacle que je jouais dans les écoles.
J’étais assis devant ma tente, une canadienne bleue, sur l’herbe sèche. La pente descendait jusqu’au lac, la vue portait loin, nous étions fin mai, la soirée était douce, j’avais 25 ans.
Je lisais « Désert » de J.M.G. Le Clézio. C’était le premier livre que je lisais de lui.
« Ils sont apparus, comme dans un rêve, au sommet de la dune, à demi cachés par la brume de sable que leurs pieds soulevaient. » C’est la première phrase du livre. Il y a le paysage, puis les hommes.
Je fus happé par la grâce de ce moment, les mots de Le Clézio qui m’emportaient bien au delà des sommets, ces gens à quelques pas, qui préparaient leur bivouac après m’avoir salué, le paysage, la lumière qui baissait lentement.
J’ai lu jusqu’à  ce qu’il fasse trop sombre, puis j’ai dormi comme un bienheureux, avant de descendre au petit matin dans la vallée pour jouer mon spectacle.
Le Clézio n’a cessé de m’accompagner; l’homme autant que l’écrivain me touche.
En refermant son dernier livre, Alma, il me semble entendre à côté les pas furtifs de Dodo, l’un de ses personnages. Je repense à cet instant dans les Alpes en compagnie de l’auteur.
Sans doute s’inscrivait sur ces pentes herbeuses tout ce qui avait été et allait être.

mercredi 15 novembre 2017



2050


 (La Défense, 7 février 2016)

Ils ne marchent pas, ils glissent, 
Un léger chuintement sur le sol dur,
Leur tête est un triangle isocèle.
Ce n’est pas le vent entre les murs,
Ce sont eux qui murmurent,
HTML, XML, LaTeX, LilyPond…

mardi 14 novembre 2017


Les islandais


 ( Chapelle Notre-Dame-De-Grâce, Honfleur, 5 octobre 2016)

…Ouais, 14 ans et j’suis parti. J’savais où j’allais parce que j’écoutais tout chez moi, j’écoutais mon père. C’était à table qu’y parlait  l’plus, assis toujours à la même place, là, face à la fenêtre, des fois que quelqu’un ou quelque chose passerait.
N’empêche que la place elle restait vide six mois de l’année. Et après ,c’était celle du fils qui restait vide pareil. Et puis celle du deuxième, vide, pareil. Et du troisième, pareil. Et même que des fois, y’avait des maisons où la mère elle se retrouvait seule devant sa soupe… face à la fenêtre, des fois que…
Ici, on parlait que d’Islande dans les maisons,  c’est pour ça que j’avais peur. Tous les hommes étaient pêcheurs, y’avait qu’ça pour vivre, on les appelait les islandais.

(Écrit en 2009 pour le spectacle "L'islandais")


lundi 13 novembre 2017


L'Automne


(Vaucresson, 12 novembre)

Quelle belle idée de colorer les feuilles quand tout s’assombrit!

dimanche 12 novembre 2017


Miniatures éphémères
Étreintes


(Jaizkibel, Espagne, 1er novembre)

Leur chambre est au premier étage. Il se lève le premier, sort le chien, donne à manger aux lapins, prépare le petit déjeuner et attend son épouse au pied de l’escalier de chêne. Réveillée, celle ci l’écoute s’affairer. Lorsque c’est le moment, elle descend, s’arrête à la dernière marche. Là, ils ont la même taille. Ils se serrent longuement dans les bras l’un de l’autre sans un mot, puis chacun vaque à ses occupations.

samedi 11 novembre 2017



C'est un dimanche en Italie


C’est un dimanche en Italie, les portables ont disparu du paysage, 
Au verger les arbres donnent des livres et des oranges.
On aimerait se rendre invisible pour lire par dessus les épaules,
Ou faire connaissance pour cueillir ensemble mots et brindilles.
C’est un dimanche en Italie, le monde semble tourner comme il faut,
Le soleil est à sa place, on ne dit rien mais on est là sur le pas de la porte.




(Villa Doria Pamphilj, Rome, 9 avril)

vendredi 10 novembre 2017


De très loin


(Hendaye, 1er novembre)

Elle est apparue comme ça, d’un coup, penchée sur l’eau. J’ai d’abord pensé qu’elle tentait  de saisir un poisson, puis je me suis dit qu’elle priait. Je l’ai vue se redresser et avancer lentement vers la plage. Elle était en jean et soutien-gorge, son visage n’avait plus d’expression. Elle semblait venir de très loin.

jeudi 9 novembre 2017


Périphérique


(Paris, Périphérique Sud)

Coincé sur le périphérique, je rêvais d’un lever de soleil au Zimbabwe en me curant le nez avec volupté quand, sentant une présence, j'aperçus à ma droite trois gamins hilares le nez collé à la vitre d’une Panhard, commentant le moindre de mes gestes.

mercredi 8 novembre 2017



"Le Bel Oiseau"


(Paris, 13ième, 7 novembre)

Me voilà au 124 avenue d’Italie, dans un quartier qui a bien changé, répétant un spectacle joué il y a trente sept ans dans les écoles. Les articulations sont un peu rouillées, la voix est plus grave, le souffle plus court, l’enthousiasme est intact.
C’est l’histoire* d’un homme, Louis, qui fabrique une marionnette, un oiseau. Nous le voyons enfant, puis adulte et enfin vieillard. Il consacrera sa vie à faire voler cet oiseau. Celui ci  ne s’envolera qu’à l’instant où le vieil homme s’éteindra. Le temps passe, la ville s’étend, les arbres poussent, Louis travaille.
J’avais 25 ans. À l’issue d’une représentation une institutrice me dit avec une rare violence: « Ce n’est pas pour les enfants votre spectacle, c’est pas bien, c’est de la merde… » Immédiatement je sens quelque chose qui cloche. Le spectacle s’est très bien passé, adultes et enfants semblaient ravis, et cette femme tremble légèrement. Je n’ai pas le temps de répondre qu’elle s’effondre et me fait cet aveu: « Et puis d’abord, ça fait trente sept ans que j’essaye de le faire voler mon oiseau, je n’y arrive toujours pas… »
Je n’ai pas su quoi dire, j’étais bouleversé. Peut-être, maintenant saurais je lui répondre.

(* « Le Bel Oiseau » de Jean-Pierre Idatte)

mardi 7 novembre 2017


Ce jour là


 (Vaucresson, Hauts-de-Seine, 26 octobre)

Josiane vend des chapeaux rue de la Muette. Chaque matin elle prend le train à Vaucresson, elle monte dans le wagon de tête et s’assoit toujours à la même place en face de Cyprien qui vend du vin rue de la Pompe.
Ce jour là, le brouillard était tel que la voie ferrée disparaissait au  bout du quai.
Josiane s’imagina  louper Saint-Lazare, filer dans les grandes plaines jusqu’au lac Baïkal, et s’arrêter à Oulan Bator boire une tasse de thé avec Cyprien. Le service serait de porcelaine de Valentine et ils porteraient des Chapkas de lapin blanc.
Cyprien s’imagina s’envoler sur une nappe de dentelle grise, survoler le pacifique, et boire une bouteille de Pouilly-Fuissé sur le Mont Fuji. Les verres seraient de cristal Baccarat et ils porteraient des bottes de lapin blanc.
Ce jour là, le brouillard était tel que Josiane et Cyprien se parlèrent pour la première fois.

Le moment de la paix


(Au pied du Jaiskibel, Espagne, 1er novembre)

Quand Antonio est arrivé au fond de la crique, la mer était si calme qu’il y régnait un silence étrange. Le ciel avait mangé la mer et quelqu’un avait éteint la lumière. C’était la première fois qu’il accompagnait son oncle Pablo. Il avait eu du mal à le suivre jusqu’ici. Pablo courait sur le sentier des douaniers, dansait sur les pierres, connaissait le chemin par cœur, c’était son territoire. Antonio, lui, ballotté de ville en ville par sa mère et ses amants, n’avait jamais eu de « territoire ».
Il avait tenu bon derrière Pablo, il ne voulait pas s’en séparer.
Là, au fond de la crique, où la mer pénètre l’obscurité des falaises, épuisé, il avait senti une promesse de paix.
Et puis Pablo, sans un mot, avait noué une fourchette au bout de son bâton, puis scruté l’eau sous les pierres. Très vite il avait déniché un poulpe, l’avait piqué d’un coup sec. Antonio avait vu l’eau noircir, devenir plus noire que les pierres. Il avait  vu Pablo brandir fièrement le poulpe au bout de son bâton fléchissant sous le poids du céphalopode, il avait vu Pablo battre violemment l’animal sur la pierre noire.
Non, ce n’était pas encore le moment de la paix.

dimanche 5 novembre 2017


Miniatures éphémères
Corps céleste


(Hendaye, 30 octobre)

Le 28 octobre un « corps céleste » étranger à notre système solaire aurait été identifié.
L’objet spatial baptisé A/2017U1 pourrait être le premier d’une provenance extérieure à notre système solaire, selon l’analyse de sa trajectoire (Sources: L’Express, 28/10/2017).

samedi 4 novembre 2017


Le Rocher


 (Au pied du Jaiskibel, Espagne, 1er novembre)


C’est un rocher au fond d’une crique.
Quand la lumière l’effleure,
Le marcheur s’y adosse.
La pierre console, à sa manière,
Discrète et douce.


D’une fissure roule un caillou rond,
Parfaitement rond.
Le marcheur le glisse dans sa poche
Et repart,
Tandis que sur le rocher la lumière
S’efface.

vendredi 3 novembre 2017


Je ne fais que passer


(Ziburu Mendi, Pyrénées-Atlantiques)

Un arbuste tordu sur le bord du sentier
Un paysan penché sur sa terre
Quelques gouttes de sueur
Les sonnailles dans les fougères
Les murs de pierres sèches
Le vent, toujours le vent
Je ne fais que passer

jeudi 2 novembre 2017


Aucune vague


(Hendaye)

Aucune vague, un infime ressac, il régnait ce matin une incroyable sensation de paix sur la plage.
Tout être, toute chose se détachait comme un point sur une feuille blanche. Une de ces feuilles sur lesquelles, enfants, nous reliions au crayon des points numérotés pour voir apparaître un animal, un paysage, un personnage, ou une histoire. 

mercredi 1 novembre 2017


Le jour des morts


(Hendaye)

Un ami me disait que les morts ne disparaissent pas, ils sont toujours là qui dansent quelque part.

mardi 31 octobre 2017


Le Rêve de Rick Delaveine


Elle portait un boa de plumes blanches, une robe fuseau bleue outremer et des boucles d’oreilles touareg. Elle  était arrivée dans une Chevrolet Impala cabriolet fuchsia conduite par un homme sans visage. Elle avait des cheveux de jais et des yeux de louve, elle marchait au ralenti, balançant ses longs bras avec désinvolture.
Dans la salle de réception du casino mauresque, Rick se balançait sur un cheval à bascule au milieux d’hommes en smoking qui dansaient avec des poupées russes. Rick avait quinze ans, le cheval était minuscule. Il se balançait au rythme d’un big band qui jouait Take Five sur une scène couverte d’or. Les musiciens en frac portaient des masques sénoufos, ils oscillaient de droite à gauche, leurs pieds chaussés de noir soulevaient la poussière d’or.
La femme avait marché jusqu’à Rick, posé sa main sur sa tête et l’avait longuement caressé. Ses doigts bougeaient au tempo de l’orchestre, elle regardait Rick dans les yeux et lui parlait en créole. Puis elle était sortie, elle avait marché jusqu’à la mer. Rick l’avait suivie, il l’avait vue trébucher sur un rocher, se relever avec élégance, avancer sur le sable en équilibre sur un rayon de lune, disparaître dans l’eau sombre.
Voilà le rêve qu’avait fait Rick la nuit de ses quinze ans. Il s’en souvient encore parfaitement  quarante cinq ans après. Le décor correspondait au détail près à la réalité.
Il avait dit à son père quelques jours plus tard qu’il deviendrait musicien, que rien ne le détournerait de cette vocation.
Depuis il écume les scènes du monde entier avec son trio. Sur les pochettes de disque son nom est  écrit en  bleu outremer.
En route pour Bilbao, il s’arrête à Hendaye, où tant de choses se sont passées. Le casino mauresque est toujours là, maintenant c’est une résidence chic avec des boutiques au rez-de-chaussée, les murs ne sont plus blancs mais gris.
Il revoit son rêve. Il refait le chemin, du casino au rocher. Le rocher est toujours là, une plume blanche mouillée y est accrochée.

lundi 30 octobre 2017



"Maman les p'tits bateaux..."


(Hendaye, Pyrénées-Atlantiques, 29 octobre)

 « Maman les p’tits bateaux… » C’est tout bête, quelques notes accrochées à l’horizon pour me souhaiter la bienvenue. Je reviens à ma plage.

dimanche 29 octobre 2017


Miniatures éphémères
Véronique


(Forêt de Rambouillet, Yvelines, 4 octobre)

Elle s’appelait Véronique, on la disait toxique. On l’avait mise à l’écart.
C’est contagieux, file au fond des bois! lui avait-on dit.
Elle était partie sans un mot rejoindre les nuisibles et les amanites.
À certaines heures, le cueilleur qui marche dans le sous bois peut entendre une discrète mélodie.
C’est la voix de Véronique qui chaque automne vient de dessous les feuilles.

samedi 28 octobre 2017


L'oiseau


(Mont-saint-Michel, Manche, 18 octobre 2016)

L’oiseau s’est posé au sommet d’un des poteaux qui tiennent les câbles anti-hélicoptères. En dessous il y a des cages. Les barreaux sont épais, le sol est en gazon synthétique, un vert pâle. Dans la plus grande, il y a un terrain de basket, dans la deuxième, rien, dans la troisième quelques agrès de musculation. Une piste  circulaire couverte de détritus fait le tour des cages. Autour, ce sont de hauts murs gris percés de fenêtres carrées fermées par deux épaisseurs de grillage, l'une au maillage fin, l’autre aux simples barreaux verticaux. De fines bandes de tissus noués pendent d’une fenêtre à l’autre, comme les serpentins s’accrochent aux lustres et aux meubles renversés après la fête.
Parfois l’un de ces fils remonte, et on devine derrière la grille le geste du pécheur qui ramène sa prise, un mot, quelques billets, des clopes, un bout de shit.
L’oiseau ne bouge pas. Quelques centimètres au dessous de lui des pointes d’acier acérées entourent le mat. Juste en face,  derrière les grilles de sa fenêtre, Younous regarde l’oiseau.
Younous a la mâchoire douloureuse, un goût de sang dans la bouche. Il vient de se battre avec un autre détenu dans les couloirs au retour d’un atelier. Ils n’ont échangé que quelques coups avant que les surveillants ne les séparent, mais ici les coups font très mal.
Il ne lui restait que quelques mois à tirer, il avait tout bien fait jusqu’à maintenant, il avait participé aux ateliers artistiques, il s’était tenu à carreau, il restait discret pour éviter les embrouilles. Il se bouchait les oreilles avec de la mie de pain, ainsi il supportait mieux le béton nu qui résonne et rend fou, il n’entendait pas les insultes. Ce jour là, sa vigilance s’est relâchée, l’autre a gueulé si près que ça a pété, le corps a explosé sans la tête pour dire non. Voilà, il va en reprendre pour quelques mois, fini les aménagements de peine.
L’oiseau regarde Younous, Younous regarde l’oiseau. Aucun ne bouge. Younous ferme les yeux, le bruit de la ville, ce pourrait être celui de la mer. Younous essaie de retrouver le parfum du varech, il cherche, inspire profondément, serre les paupières. Aucune odeur ne vient, si ce n’est celle du métal. Quand il rouvre les yeux, l’oiseau s’est envolé.

vendredi 27 octobre 2017


Ce serait doux


(Ville-d’Avray, Hauts-de-Seine, 26 octobre)

La petite dame toute sèche qui marche en boitillant aimerait que ça se passe comme ça. Elle s’en irait en fredonnant sur le chemin et puis elle s’effacerait. Ce serait doux, la caresse des doigts du peintre sur le pastel, les doigts de son mari déjà parti.

jeudi 26 octobre 2017



Brouillard


(Vaucresson, Hauts-de-Seine)

Le brouillard s’accroche aux toits, Jeannine à les yeux qui collent. C’est jeudi, son étal est clairsemé. On achète peu de fleurs en semaine. Elle bougonne. Hier elle a reçu la réponse de la Caisse de Retraite concernant toutes ces années où  elle travaillait avec ses parents sur les marchés. Ça ne compte pas, que dalle. C’est sûr, elle ne faisait que jouer à la marchande.
Il va falloir qu’elle continue jusqu’à ce que ses mains lui fassent trop mal, jusqu’à ce que son camion rende l’âme. Après on verra…

mercredi 25 octobre 2017



Embellie


(Saint-Jean-de-Luz, Pyrénées Atlantiques, 14 janvier)

T. est un grand gaillard d’une quarantaine d’années. Il ne lui reste que quelques dents. Il est venu à l’atelier d’écriture pour voir, pour changer d’air. Il n’y a pas trop d’occasions à la maison d’arrêt. Il dit qu’il ne sait ni lire, ni écrire mais ce n’est pas tout a fait vrai, il écrit phonétiquement, avec des lettres bâtons, c’est suffisant pour dire ce qu’on a sur le cœur.
Hier, dans la conversation, il a prononcé le mot embellie. Je n’ai aucun souvenir de la phrase, seulement ce mot qui roulait sans heurt sur le béton nu, embellie

mardi 24 octobre 2017



Dans ma caboche


(L’atelier de l’ami Vincent à Armancourt, Oise, 24 août)

C’est peut-être bien comme ça dans ma caboche, une tête de bois innocente qui veille sur un atelier un peu foutraque. On y trouve un peu de tout, plus ou moins bien rangé, et ça carbure, ça mouline, ça ponce, ça polit, ça colle, ça scie, ça ramasse, ça remue, ça radote, ça rabote, ça rigole. Parfois  ça travaille le même bois pendant des jours, une obsession, un amour. D’autre fois la lumière s’éteint, on n’entend plus rien, flotte un léger parfum de sciure et de vernis.

lundi 23 octobre 2017


Demain je me barre


(Amsterdam, 29 octobre 2015)

Martin a  toujours dit qu’il partirait, qu’il se casserait, qu’il se tirerait, qu’il s’arracherait.
Il l’a  dit à son père, c’est lui qui s’est fait la malle, contre un platane. Il l’a dit à sa mère, c’est elle qui a pris la tangente  avec un américain, il l’a dit à sa frangine, c’est elle qui a mis les voiles vers Katmandou, il l’a dit à ses potes, il est resté tout seul.
Il ne peut pas, c’est comme ça, ça ne s’explique pas.
Il vient sur le port, il longe les quais, regarde les bateaux, se rêve en un putain de capitaine au long cours, mais jamais il ne mettra les bouts.
Il entend frapper sur la tôle, il se dit que peut-être…mais non, rien à faire, il ne comprend pas, Alors il reste là et répète à l’étranger accoudé au bar: demain je me barre, je lève l’ancre, je prends le large, je débarrasse le plancher.

dimanche 22 octobre 2017


Miniatures éphémères
Abandon


Après tant de nuits blanches, 
se laisser glisser au fond du lisianthus, 
goûter à la douceur du pistil.